armistice-11-novembre-la-depeche

Découvert dans un livre de Pierre Miquel, " Les hommes de la grande Guerre" ( éditions Marabout p.169) , un témoignage qui concerne un homme du régiment, mais dont la présentation contient malheureusement de nombreuses erreurs que je corrigerai à la suite du texte d' origine. 

Les prolongations 

On peut raisonnablement penser qu' à la fin de la Première Guerre Mondiale, le 11 novembre 1918, les poilus, ivres de fatigue et de joie, les miraculés des tranchées , sont rentrés chez eux peu après, pour retrouver leurs familles, après avoir échappé à quatre ans de massacres.Cela n a pas été toujours le cas. J' ai là, envoyé par des amis de Chatellerault, le journal de marche d' un caporal de l ' infanterie de ligne.Après le 11 novembre, il a joué les prolongations, avec tous les camarades de sa classe (de son régiment) 

Emilien Gadreau, cultivateur de son état, était parti aux premiers jours de la guerre pour cinquante et un mois de front, de tranchées et de combat. Il avait rejoint Chatellerault le 4 aout. Il faisait partie de la réserve active du 202e régiment d' infanterie ( 232eme RI, réserve du 32 RI).Ce dernier ne comptait à la mobilisation que deux Bataillons à huit compagnies (deux bataillons à quatre compagnies par bataillon). Le régiment , avant de monter en ligne, avait dû attendre son monde. Le Colonel Wattin  ( Watin) qui le commandait trépignait d impatience. Il avait du patienter jusqu au 13 aout pour toucher son matériel, ses officiers de réserve, ses sous-officiers. Enfin le 13 à 10h30, le soldat Emilien Gadreau montait dans un wagon à bestiaux en gare de Chatellerault. Il n' y avait plus personne pour accompagner les réservistes et on en criait plus , comme au premier jour , " A Berlin "

Gadreau savait que le train filait vers l' est, vers la Lorraine et l' Alsace. Le 14 aout il débarquait en gare de NancyLe 15 et le 16 il était au repos, jusqu' au 18. Il a bu de la bière sans payer dans les brasseries. La guerre allait-elle s' arrêter?

Le 18, la compagnie de Gadreau recevait sa première volée de balles allemandes. Pour lui la guerre venait de commencer. Gadreau et ses camarades avaient connu toutes les tranchées , de la glaise de la Lorraine au sable de l' Yser et au grès des Vosges ( le régiment n' a jamais été affecté en Yser ni dans les Vosges) Il avait tout subi. Le 11 novembre, quand ils entendirent le clairon de l' armistice, ils ne voulaient pas y croire. Quoi ! c' était la paix. Ils n' osaient ni crier leur joie ni se dresser dans les tranchées. IL ne crurent à la paix qu' au moment ou on leur raconta que, dans les tranchées d' en face, les Allemands ne tiraient plus. Ils sortaient pour " faire camarade" . Ils offraient du tabac et du schnaps. Oui la guerre était finie.

La guerre était finie pour les Allemands , mais pas pour les français, pas pour Gadreau. Il avait bien raison de ne pas y croire tout à fait. le 11 novembre, exceptionnellement, il était au repos dans les Ardennes , à Signy le Petit, près de la frontière belge. Un autre bataillon du régiment se chargeait de " reconduire les boches" à la frontière avec l' aide des Américains. On avait entendu les dernières salves de canon, et à onze heures, le silence s' était abattu. Comme si les deux armées étaient mortes, anéanties par quelque catastrophe.

Après quelques secondes de battement, les clairons et les tambours appelaient au rassemblement. Les soldats restaient sur leurs emplacement jusqu à nouvel ordre. Les civils sortaient de leurs abris pour entendre les musiques militaires, surtout celles des Américains. " c' etait, dit Gadreau, un changement de vie très brusque. Toutes les troupes se regardaient en silence: Français et Américains d' un côté, Allemands de l' autre".

Il a bien fallu quitter Signy le Petit. Le baaillon n' y avait plus rien à faire. Les soldats n' ont pas été renvoyés chez eux. Le bataillon a pris la route de l' Aisne, il a marché jusqu' à Lagny-les Aubenton ( Logny les Aubenton) . Là les hommes ont recu l' ordre de nettoyer leurs armes et leurs effets.

C' est la dernière revue pensait Gadreau. Ils vont nous donner des médailles et après, nous serons libres. Les soldats n' ont pas été libérés. Le lendemain, le 15 novembre, le régiment accomplissait une marche de 20km. Il en fut de même le lendemain. Les soldats grelottant de froid, cantonnaient le soir dans des granges sans toit ni paille. Ils sont restés dans l' Aisne jusqu au 22 novembre, on leu demandait de réparer les routes et les cantonnements détruits par les bombardements . Enfin le 29 ils arrivaient à Laon, défilaient devant la vieille citadelle mérovingienne puis couchaient dans les vastes casernes proches de la cathédrale. Un toit et de la soupe chaude. Il y a une seule différence, les corvées sont désormais assurées par les prisonniers allemands qui sont nombreux. C' est la belle vie pour Gadreau. Dans la journée, il s' occupe des soldats français prisonniers qu' il faut rapatrier. Ceux là rentrent dans les premiers. Il dirige aussi les civils vers les convois du retour dans les pays du Nord et de l' Est. Après la soupe du soir, préparée par les prisonniers allemands, on raccompagne ceux ci dans leur camp et l' on se rend au gai foyer des soldats américains ou l on trouve du whisky et et du chewing-gum. On y entend des airs de jazz band. Les Américains sont bien traités. Ils recoivent tout de chez eux, des friandises, des cigarettes. Gadreau n' en croit pas ses yeux.

Le 1er decembre il quitte Laon pour participer à des opérations de nettoyage dans l' Aisne. Les Allemands , avant de partir, on miné les ponts, les usines, les puits. Les soldats nettoient les rues des villages et retapent les toits des maisons, pour que les gens puissent y habiter.

Les soldats de Chatellerault touchent même de nouvelles tenues car on n'a pas l intention de se séparer d' eux aussi vite. On les expédie à pied par Reims, Chalons, Bar le Duc, Toul, Metz et Sarrebruck. ILs doivent occuper le camp de Saint-Avold près de Forbach. ILs auront trois cent quatre vingt dix kilomètres de marche ! Ils doivent arriver le 8 janvier 1919. ils partent le 10 décembre. Tous les jours ils marchent. C' est un gigantesque défilé vers la frontière, vers l Allemagne. Les soldats français rentrent en pays libéré. En colonnes par quatre et régiment par régiment.Vingt kilomètres par jour! Le soir il sont logés chez l' habitant qui leur fait la fête.Ils notent les cimetières construits par les Allemands et les villages bombardés sur le passage des troupes. Nos canons ont fait du beau travail.Car ces ruines sont l oeuvre de l' artillerie francaise , tous ces pays étaient occupés par l ennemi. Au cours de la longue marche, il y a des petits repos, dans les vignobles de Champagne par exemple.

Quel dommage, doit se dire Gadreau, que nous n' y soyons pas au moment des vendanges.

Les hommes partent à huit heures le matin et marchent jusqu au soir, avec petites et grandes haltes.Ils traversent Chalons, musique en tete, au pas cadencé. Les habitants, sortis des maisons, les acclament.

La marche est de plus en plus triomphale en Lorraine, Les étapes sont aussi plus longues, atteignant 30 kilomètres le 24 décembre, la veille de Noel. Ils sont tout de même de repos pendant la journée du 25, mais repartent dés le lendemain a 8 heures, le barda sur le dos. Ils cantonnent dans des fermes , dans des bois. 

Le 28 ils arrivent dans la Meuse par un temps très pluvieux. Ils doivent s' arrêter pour se nettoyer car ils sont crottés des pieds à la tête, embourbés, recouverts de crépi comme au temps des tranchées. On leur donne encore de nouveaux équipements , des chaussures neuves. Il faut faire bonne impression pour traverser la Lorraine. Ils sont les ambassadeurs de la France. Pendant la nuit du 1er janvier, ils entendent les Américains d un camp voisin qui font la fête.Ils mettent en jeu toutes les mitrailleuses et les pièces de canon de la place de Toul et ils tirent tous ensemble vers le ciel. Les sifflets des locomotives ajoutent au vacarme. Ils sont reçus à bras ouverts, on trinque et on chante. La fête continue toute la nuit, Gadreau ne se couche pas.

Mais le lendemain, à huit heures, il faut partir. L' étape est moins longue, douze kilomètres, mais c' est la plus dure. On traverse encore des pays bombardés et brulés. Le régiment marche toujours. Il cantonne le 8 janvier dans une fabrique de chapeaux. Les soldats ont fait déjà, quatre cent quatre vingt quatorze kilomètres, cent de plus que prévu. Ils ne se plaignent pas. Ce n' est rien de marcher quand le canon ne tue pas les camarades. Ils restent dans les environs de Saint Avold jusqu au 11 février. On les loge ensuite dans des baraquements construits par les prisonniers anglais pour le compte des allemands. Ils gèlent de froid. Que font -ils à Paris? Il paraît qu' ils discutent de la paix, ils ne sont vraiment pas pressés! Quand va-t-on démobiliser enfin les soldats? Les soldats s' installent pour plus longtemps. Ils se trouvent de la paille, de l' alcool et des distractions. Ils font du patin à glace sur la Sarre, dansent le soir dans les cafés avec les filles. Ils vont à Strasbourg en chemin de fer, pour visiter la ville.

Enfin le 11 février, Gadreau devenu caporal part en permission. Devra-t-il retourner à l' armée? Non il est enfin libre. Le 11 mars 1919, quatre mois après la signature de l' armistice il est démobilisé à Chatellerault. Il a réussi à passer cinquante et un mois aux armées, dans les plus durs combats, sans une maladie, sans une blessure. On aurait du lui faire une citation spéciale: Au caporal Gadreau, miraculé de la Grande Guerre.